2012/12/29

Henry Bauchau (1913-2012) : Mao Zedong (1893-1976)


Rarement transition entre deux livres que tout paraissait pourtant opposer, Relevé de Terre et Mao Zedong, n’aura été si parfaite. A tel point que les deux épigraphes ci-dessous, l’une placée dans le roman de Saramago, l’autre dans l’essai de Bauchau, semblent se faire écho : 

«Je demande aux économistes politiques, aux moralistes, s’ils ont déjà calculé le nombre d’individus qu’il est nécessaire de condamner à la misère, à un travail disproportionné, au découragement, à l’infantilisation, à une ignorance crapuleuse, à une détresse invincible, à la pénurie absolue, pour produire un riche ?» (Du poète et romancier portugais Almeida Garret, en 1843)

«Personne n’a jamais calculé le coût en vies humaines des grandes fortunes amassées sur le dos des travailleurs de Shanghai… Aujourd’hui encore, des fourgons mortuaires parcourent chaque jour les rues de Shanghai pour enlever les cadavres. On en ramasse ainsi tous les ans de trente à cinquante mille que l’on enterre dans les fosses communes» (Du militaire et homme politique chinois Zhu De, en 1937)

Entre Lisbonne et Pékin, 11000 kilomètres et seize heures d’avion ! Au Portugal, des toits de chaume, des murs en argile, de la morue salée et des airs de fado. En Chine, des maisons en bambou, de vastes rizières, le timbre des flûtes, des lyres et des cymbales. Ici et là, la même misère paysanne au début du siècle dernier. Aussi les mêmes soulèvements populaires et la même répression policière s’abattant soudain sur les manifestants. Autres lieux, autres dieux, et cependant, des rives de l’Atlantique à celles de la mer Jaune, partout sur terre, des plaies d’un homme blessé le sang coulait pareillement rouge.

Superficie, ressources et population, en République populaire de Chine tout est décuplé, sinon davantage. Aussi, pour son essai consacré à Mao Zedong, Henry Bauchau ne pouvait-il faire moins qu’un pavé de 1048 pages et de près d’un milliard de signes, soit quasiment autant que de Chinois sur terre. Publié chez Flammarion en 1982, ce livre a coûté à son auteur, aidé de son épouse, huit ans d’un patient et monstrueux travail. D’abord collecter et rassembler l’ensemble des documents existants sur le sujet, ensuite les passer un à un au fil d’une minutieuse étude, puis s’aventurer enfin dans cette folle entreprise : raconter in extenso la vie d’un homme ayant si profondément marqué son temps bien au-delà des frontières de l’Asie. Au final, en 200 chapitres passionnants et plutôt bien rythmés, la fresque apparaît, vivante et gigantesque. On y découvre tout à la fois un portrait du Grand Timonier, sa lourde empreinte déposée sur le siècle et ses tribulations d’un bout à l’autre de l’empire du Milieu. De sorte qu’à travers cette biographie de Mao, c’est aussi à un voyage en Chine auquel nous convie Bauchau, contribuant ainsi à nous rendre un peu plus familier ce pays lointain et mystérieux.

De la fertile vallée de Shangshan, où Mao est né, jusqu’à Pékin, où il est mort, 83 années s’écoulent. A sa naissance, la dynastie des Qing règne sur un pays de haute mais désuète culture. La misère y est générale, les famines récurrentes et les divisions trop profondes pour résister aux impérialismes étrangers. Déchirée et affaiblie, la Chine doit donc subir les quatre volontés de vingt-et-une puissances coloniales, aux premiers rangs desquels figurent bien évidemment la France et l’Angleterre. Blessés dans leur orgueil national à de multiples reprises, les Chinois ruminent entre eux à longueur de temps leurs rancœurs et leurs vexations : les deux guerres perdues de l’opium (1839-1842/1856-1860), l’écrasement des Taiping (1851-1864), les défaites militaires contre les armées française puis japonaise (1881-1885/1894-1895) ou encore l’échec du soulèvement des Boxeurs (1899-1901). Cinq décennies d’agressions permanentes, de perte progressive de souveraineté et d’humiliations successives que les anciens racontent à leurs cadets au fil des générations. L’enfance de Mao est si profondément marquée par ces récits qu’à l’âge de 17 ans il se rallie tout naturellement aux idées républicaines de Sun Yat-sen, puis s’engage dans son armée révolutionnaire et participe ainsi, mais très modestement, à la chute de la monarchie. Ce sont là les premiers pas dans la vie d’un adolescent révolté, entiché de liberté, de justice et de modernisme, encore tout empli d’espoir et d’illusions comme on l’est souvent à cet âge si propice à l’idéalisme. Personne, pour l’instant, ne peut voir en ce jeune homme si semblable à des milliers d’autres le futur Libérateur de la Chine. Nul ne peut alors imaginer que cet obscur Chinois traitera bientôt d’égal à égal avec les grands de ce monde. Rien de particulier non plus ne le prédispose à devenir un tyran. Rien, ni personne, et pourtant l’Histoire est déjà en marche… 

La plume épique d’Henry Bauchau se prête admirablement bien à cette dramaturgie riche en rebondissements et en péripéties, aux décors somptueux et à la distribution si pléthorique qu’on finit par s’y perdre un peu. De cet essaim de personnages en quête de pouvoir on retient surtout la figure du maître : Sun Yat-sen, celle du traître : Chiang Kaï-shek, de l’allié de toujours : Zhou Enlai, ou de circonstance : Lin Biao. Apparaissent aussi au fil des pages des seigneurs de guerre, des mandarins mandchous, des triades secrètes, de sages confucéens et des conseillers soviétiques. Sont examinées à la loupe les intrigues, les complots, les manœuvres, les rivalités… mais sont hélas minimisées les séquelles du maoïsme, édulcorées les responsabilités de Mao et sous-évaluées ses victimes : excès de bienveillance du biographe qui, tout au long de son œuvre, s’est toujours refusé à juger. 

En conclusion de son essai, Henry Bauchau esquisse toutefois deux ou trois critiques qui auraient gagné à être mieux développées. Il rappelle également la nécessité de la révolution chinoise, en soulignant ses ruptures et ses continuités :

« L’acte révolutionnaire de Mao a joint les impératifs nationaux et la revendication sociale. Il s’agissait pour lui de répondre aux menaces qui pesaient sur l’indépendance de son pays et d’éveiller le peuple chinois en l’appelant à renverser des structures oppressives et surannées […] Profondément frappé durant sa jeunesse par l’exploitation des travailleurs, l’inégalité sociale et les dangers que couraient la Chine, Mao a consacré à ces injustices et à ces malheurs ses forces et son attention. S’il n’a pas délivré les paysans et les ouvriers chinois de tous leurs oppresseurs, il les a du moins libérés des plus cruels et des plus archaïques. Il n’a pas apporté à son peuple les libertés individuelles ni le respect des droits de l’homme, mais la liberté nationale. Contrairement à ce qu’ont cru beaucoup de ses sympathisants occidentaux, il n’était pas à cet égard au-delà mais en deçà de l’évolution des esprits en Occident. […] Partant du pire, la longue et dure révolution chinoise en a charrié une partie avec elle. Elle a traîné son lot de souffrances, d’injustices et d’erreurs avec le lourd héritage du passé. Elle a pourtant diminué l’oppression de l’homme par l’homme pour la grande majorité des Chinois. […] Il faut se rappeler la misère, la déchéance, l’exploitation du peuple chinois avant la libération, et l’orgueil, l’incapacité, l’avarice abjecte de ceux qui l’opprimaient. »


Rédigé et publié à la charnière des années 70-80, Henry Bauchau dira de ce livre, une trentaine d’années plus tard, qu’il matérialisait « La hantise d’un père fort et puissant… aussi le mouvement de faiblesse de quelqu’un qui ne se sentait pas capable de percer par lui-même »

Pour l’anecdote, ce tableau représentant Mao guidant la Révolution est resté accroché quelques années sur les murs du Vatican avec la légende suivante : « Jeune missionnaire chinois partant évangéliser un village ». J'adore.

2012/12/22

Dictionnaire de la bêtise et des idées reçues


Suis tombé sur un Marianne au titre accrocheur en rangeant mon placard à vieux papiers : « Nouveau dictionnaire de la bêtise et des idées reçues ». Dix ans déjà que la revue traînait là, coincée sous une pile d’Action Française des sieurs Maurras, Daudet et Pujo, qui question bêtises en connaissaient eux aussi un rayon, et même un fameux, mais c’est une autre histoire, faut pas tout mélanger. Pour ceux qui ont un peu de bouteille, Marianne c’est d’abord une figure, celle de Jean-François Kahn, l’empêcheur de tourner en rond des années 80 à 90, l’indispensable histrion des plateaux télé de l’époque. Même que je le revois encore, postillonnant, soubresautant et grimaçant à l’antenne, façon clown médiatique ou bonimenteur de foire… agité du bocal, comme aurait dit Céline, bonne plume et langue de pute... ne pas tout mélanger, bis repetita ! Oui mais voilà, Marianne c’est des souvenirs qui remontent et s’entremêlent. Qu’est-ce qu’on y peut si je me souviens qu’il y a dix ans, en 2002, la bêtise avait pour nom Le Pen et qu’aujourd’hui encore elle s’appelle toujours pareil.

Extraits :

Antifascisme : Ultime cause militante qui demeure quand on a bradé toutes les autres. D’où la nécessité de cultiver la menace « fasciste » pour pouvoir au moins continuer à pratiquer l’antifascisme.

Best-seller : Ouvrage généralement écrit par une autre personne que celle qui le signe. Celui qui le signe aurait été incapable de l’écrire, celui qui l’a écrit aurait été incapable de le vendre.

Communisme : Système effroyable où, par exemple, des milliers de restaurants conçus sur le même moule et affichant la même façade embauchent un personnel sous-payé portant le même uniforme et vendant les même hamburgers accompagnés de la même boisson pétillante.

Concurrence : Le choix chez MacDo, ou à Euro-Disney, entre Coca-Cola et Coca-Cola light.

Johnny Hallyday : Cinquante ans de service. Chanteur préféré des tenants de la modernité.

Mozzarella : Fromage absolument sans aucun goût, devenu pour cette raison assez consensuel pour devenir furieusement à la mode.

Niquer : Terme jeune et branché, contrairement à « enculer » qui est une expression beauf.

Poulet fermier : Poulet généralement élevé en batterie… mais dans une ferme.

Rentrée littéraire : Correspond pour 580 auteurs à la date de la sortie.

Sade : Ajouter « le divin marquis », même si on ne sait pas pourquoi. 

Sans-papiers : Expression imaginée par l’extrême-gauche pour la substituer à celle « d’immigré clandestin », afin de transformer une transgression de la loi en une privation d’un droit. Par extension : certains anars considèrent que les cambrioleurs sont des sans-clés. Ce qui n’est pas faux non plus.

Soldes : Moment de l’année où les marchandises sont vendues à leur juste prix.

(Les auteurs de ce Nouveau Dictionnaire étaient Bénédicte Charles, Philippe Cohen, Jack Dion, Eric Dior, Nicolas Domenach, Guy Konopnicki et Jean-François Kahn)

2012/12/14

José Saramago (notes)


L’homme marque ici une pause, regarde attentivement son auditoire – têtes couronnées, fine fleur politique et barons d’industrie – puis il ajoute :

« L'hiver, quand le froid de la nuit était si intense que l'eau gelait dans les jarres, ils allaient chercher les cochonnets les plus faibles et les mettaient dans leur lit. Sous les couvertures grossières, la chaleur des humains protégeait les animaux du gel et les enlevait à une mort assurée. Ils étaient de bonnes personnes mais leur action, en cette occasion, n'était pas dictée par la compassion : Sans sentimentalisme ni rhétorique, ils agissaient pour maintenir leur gagne-pain avec le comportement naturel de celui qui, pour survivre, n'a pas appris à penser plus loin que l'indispensable »

Ainsi parlait Saramago, le 7 décembre 1998, sous les lambris de l’Académie royale de Suède, à l’occasion de la remise de son Prix Nobel. Une récompense hautement méritée pour cet ancien mécano devenu gratte-papier, puis traducteur-correcteur (Histoire du siège de Lisbonne), journaliste engagé et enfin, tardivement, auteur de romans reconnu, ce qu’il souhaitait devenir depuis ses 17 ans.
Si l’on cherche maintenant à définir quelle fut sa principale source d’inspiration, on citera volontiers Pessoa (L’année de la mort de Ricardo Reis), et on aura probablement raison, mais on aurait tort d’oublier ses grands-parents maternels, Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha, desquels il a hérité l’essentiel, faisant de leur manière de vivre sa manière d’écrire : « sans sentimentalisme ni rhétorique » Usant de mots simples et d’images fortes, son écriture est en effet proprement paysanne : toute teintée d’oralité et de polyphonie, proche de la nature et voisine de la fable. D’eux aussi, de Jerónimo et de Josefa, de l’affection et de l’estime qu’il avait pour eux, est né son désir de raconter la vie ordinaire des déshérités, de ceux qui ne possèdent rien d’autre qu’un nom qu’ils savent d’ailleurs à peine écrire.

Lorsque Saramago vient au monde, en novembre 1922, le Portugal compte 70% d’analphabètes, dont sa propre mère, Maria de Piedade. Quant à son père, lui aussi prénommé José, il a péniblement acquis  quelques rudiments de connaissances, à peine de quoi déchiffrer un journal et vérifier sa paye, mais largement trop peu pour oser affronter les employeurs qui l’exploitent. Paysan pauvre et précaire des plaines du Ribatejo, il loue ses bras à de riches propriétaires fonciers, lesquels, outre les hommes, la terre et l’argent, possèdent également l’éloquence, cet art du bien dire et du bien asservir. Pouvoir des mots, puissance du verbe, et déterminisme social, Saramago va y être sensibilisé dès ses premières années.
En 1924, la famille s’en va vivre à Lisbonne, dans une chambre perchée sous les toits d’un quartier populaire. La capitale est alors en pleine expansion démographique et soumise à de graves troubles socio-politique. Manifestations ouvrières, émeutes et attentats à la bombe se multipliant, la police recrute à tour de bras parmi les ruraux des campagnes avoisinantes. De paysan pauvre, Saramago-père devient donc gardien de la paix d’un Etat militaire et bientôt dictatorial. Comment ce fonctionnaire de la P.S.P (sécurité publique) se comporte-t-il durant les années de plomb ? Mystère. La discrétion entourant cet aspect de la saga familiale attise d’autant plus la curiosité que Saramago-fils a toujours témoigné infiniment plus de reconnaissance envers son grand-père maternel que de la plus élémentaire gratitude à l’égard de son père. Personnage occulté, ce dernier joue pourtant un rôle de première importance dans la vie et l’œuvre de Saramago, toutes deux marquées par un constant souci d’émancipation. L’enfant a-t-il grandi sous la férule d’un père abusif ? Nouveau mystère. Toujours est-il que la décision paternelle de quitter le village d’Azinhaga va s’avérer décisive pour la suite de l’histoire.
En 1929, tandis que la bourse s’effondre à Wall Street, et qu’ici et là progressent les fascismes, Saramago commence à user ses fonds de culotte sur les bancs des écoles primaires de Lisbonne. Il a bientôt sept ans, de gros yeux ronds et les oreilles légèrement décollées. Le visage est sérieux, presque triste, empreint de mâle gravité et de douceur féminine. De l’avis général de ses professeurs, l’élève est studieux, brillant, promis à un bel avenir. Mais c’est sans compter sur les difficultés financières des parents qui, faute de moyens, préfèrent l’orienter vers un lycée technique où il apprendra le métier de serrurier. Faute de moyens ? Peut-être aussi sous l’influence d’un régime autoritaire encourageant ce type d’enseignement. Quoiqu’il en soit, à dix-huit ans, diplôme en poche, Saramago commence à travailler en tant que mécano dans un garage auto où, le nez continûment dans les gaz, il va étouffer durant deux longues années. Sans doute songe-t-il alors avec amertume aux vacances scolaires passées au grand air d’Azinhaga, aux travaux des champs qui rythmaient ses journées et aux histoires fabuleuses que lui contait son grand-père, le soir, sous les figuiers. Ce temps-là n’est pas si loin et pourtant, déjà, au milieu du vacarme assourdissant de l’atelier, la mémoire du jeune homme embellit probablement le passé. C’est dire combien la vie qu’il mène et surtout l’activité qu’il exerce l’affligent durant ces deux ans. Car Saramago aspire à tout autre chose qu’à tremper toute sa vie ses mains dans le cambouis. Quoi donc ? Il suffit de le suivre, le soir venu, à travers les ruelles sombres de Lisbonne. Il marche vite, comme pressé d’arriver à un rendez-vous amoureux. D’ailleurs le voilà déjà rendu avenue João XXI, qu’il avale d’une traite, avant de s’arrêter au 53 Campo Pequeno, où se trouve, non pas sa promise, mais la bibliothèque municipale Palácio Galveias. C’est elle qu’il fréquente assidûment, écumant ses rayons les uns après les autres, dévorant livre sur livre avec enthousiasme et avidité, ce qui, après une journée de travail qu’on suppose harassante, dénote une volonté plutôt hors du commun. Quoi que veuille cet homme, on peut parier qu’il l’aura.
Deux ans plus tard, on retrouve José Saramago assis derrière un bureau, employé aux écritures d’un premier service administratif, où il s’ennuie ferme, puis d’un second service, où il rêve toujours d’évasion (Tous les noms).
En 1947, à seulement 25 ans, il publie son premier roman, Terra do Pecado, lequel est vite oublié.
S’ensuivent alors trente années de relatif silence. Saramago n’a rien à raconter, c’est le temps de la germination, nous dit la légende. Et si l’image est belle pour cet enfant précocement arraché à la terre, elle n’est cependant pas tout à fait juste. En vérité, Saramago n’a jamais cessé d’écrire. En 1953, il envoie aux éditeurs un second manuscrit, Clarabóia, qui ne sera publié qu’après sa mort. En 1955, embauché par la maison d’éditions Estúdios Cor, il traduit plusieurs dizaines d’ouvrages, notamment ceux de Tolstoï, Colette, Baudelaire et Maupassant. En 1968, il est critique littéraire pour la revue Seara Nova, puis éditorialiste du quotidien Diário de Lisboa (1972) et directeur de son supplément littéraire (1973). Paraissent également trois recueils de poésies et quatre essais entre 1966 et 1976. Non seulement Saramago n’a jamais cessé d’écrire, mais tout semble indiquer qu’il avance à la rencontre de son destin, au pas lent, lourd et têtu des paysans. 

[...]

2012/12/07

Peter Handke : Par les villages (extrait)

2013/07/08 : L'actualité théâtrale d'Avignon remet au goût du jour "Par les villages" de Peter Handke. Stanislas Nordey évoque la création de cette pièce : Gregor, Hans et Sophie, une histoire universelle d'héritage, infusée de la relecture par Peter Handke du théâtre d'Eschyle. La mesure des écarts que le temps et la condition sociale creuse entre les êtres. Entre des mondes dits ouvriers ou intellectuels, le passé et l'avenir qui point. "Par les villages" est un  poème dramatique. Joue le jeu.  Peter Handke a par ailleurs les honneurs de l'émission "A voix nue" (France Culture, Sandrine Treiner), en cinq épisodes :
Tandis que dans la Cour d’honneur du festival d’Avignon, Stanislas Nordey met en scène Par les villages, le poème dramatique de Peter Handke, l’auteur de L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty, dont Wim Wenders fit un film, La Chevauchée sur le lac de Constance, La Femme gauchère ou La Nuit Morave est l’invité d’ «A voix nue». Né en 1942 en Autriche, dans le Land de Carinthie, Peter Handke écrit en allemand mais vit en France depuis 23 ans dans les Hauts-de-Seine.

Dans un exergue à ses premières pièces de théâtre, publiées alors qu’il n’a que 24 ans, Peter Handke écrit : « elles ne veulent pas constituer une révolution, mais seulement rendre attentif ». Au cours de ces d’entretiens, nous pouvons entendre l’attention de Peter Handke aux lieux, aux gestes, aux enfants, au rythme des phrases et aux sentiments purs, naïfs - la joie ou le malheur - débarrassés de l’ironie. Il faut être sensible, très attentif aux détails et avoir de l’humour pour écrire ces trois essais : Essai sur la fatigue, Essai sur le Juke-box et Essai sur la journée réussie. En Allemagne, Peter Handke vient de publier un essai sur ce que l’on appelle le petit coin, qui n’est pas encore traduit en français.
1. L'Autriche
2. Le Théâtre
3. L'Amour
4. L’Épopée
5. La Marche

Et puis d'abord, un extrait vidéo à l'INA de "Par les villages", pièce de Peter Handke. Le 14/11/1983, mais non ma brave dame, mon brave monsieur, m.. brave autre, ça ne nous rajeunit pas. Un entretien de Claude Régy (metteur en scène) et une lecture de Christine Boisson. Mais le texte.
Spiele das Spiel. Gefährde die Arbeit noch mehr.
Sei nicht die Hauptperson. Such die Gegenüberstellung. Aber sei absichtslos.
Vermeide die Hintergedanken, Verschweige nichts. Sei weich und stark. Sei schlau, lass Dich ein und verachte den Sieg. Beobachte nicht, prüfe nicht, sondern bleib geistesgegenwärtig bereit für die zeichen. Sei erschütterbar. Zeig deine Augen, wink die andern ins Tiefe, sorge für den Raum und betrachte einen jeden in seinem Bild. Entscheide nur begeistert. Scheitere ruhig. Vor allem hab' Zeit und nimm Umwege. Lass dich ablenken. Mach sozusagen Urlaub. Überhör keinen Baum und kein Wasser. Kehr ein, wo du Lust hast und gönn dir die Sonne. Vergiss die Angehörigen, bestärke die Unbekannten, bück dich nach Nebensachen, weich aus in die Menschenleere, pfeif auf das Schicksalsdrama, missachte das Unglück, zerlach den Konflikt. Beweg dich in deinen Eigenfarben, bis du im Recht bist und das Rauschen der Blätter süss wird. Geh über die Dörfer. Ich folge dir nach.

Joue le jeu.
Menace le travail encore plus.
Ne sois pas le personnage principal.
Cherche la confrontation.
Mais n’aie pas d’intention.
Évite les arrière-pensées.
Ne tais rien.
Sois doux et fort.
Sois malin, interviens et méprise la victoire.
N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant.
Sois ébranlable.
Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,
prends soin de l’espace
et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé.
Échoue avec tranquillité.
Surtout aie du temps et fais des détours.
Laisse-toi distraire.
Mets-toi pour ainsi dire en congé.
Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau.
Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil.
Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus,
penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne,
fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur,
apaise le conflit de ton rire.
Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit,
et que le bruit des feuilles devienne doux.

Passe par les villages, je te suis.

2012/12/02

José Saramago : Relevé de Terre

Si j’avais à qualifier la petite musique de José de Souza, dit Saramago, je la dirais médiévale : à mi-chemin entre le plain-chant d’un oratorio et la poésie profane d’un trouvère occitan. Puis, précisant davantage ma pensée, j’ajouterais peut-être ceci : une espèce de croisement entre Bach et Bernard de Ventadour : entre la Passion selon Saint Matthieu (interprétée par le philharmonique de Berlin) et Can vei la lauzeta (exécuté par l’Ensemble-Unicorn). Et puis, quand mon petit singe savant en aurait fini avec ses cabrioles, je dirais à peu près la même chose, mais de façon beaucoup plus sobre : lire Saramago, c’est comme écouter quelqu’un. Impression de se retrouver dans un café Maure, assis en face d’un vieux chibani à la langue bien pendue. Rien que lui et vous. Et le silence autour alors que la nuit tombe sur l’Alentejo. 

« Parler, c’est faire de la musique » dirait-il de sa voix grave et mélodieuse, où s’entremêleraient le gazouillis d’une alouette, le tic-tac d’une horloge et le babillage d’un enfant. Sur la table, outre deux verres de Vinho verde déjà bien entamés, se trouveraient également un épi de blé séché et une poignée de terre ocre amassée en tas. Ses dents crisseraient un peu : « Celui qui se tait autant que je me suis tu ne pourra mourir sans tout dire » Le peuple des opprimés parlerait ici à travers lui et donnerait à son murmure la puissance d’une clameur. « J’ai en mémoire ma traversée de la vie » Une mémoire encombrée de milliers d’ombres anonymes, qui auraient pour nom : Domingos, Maria, João, Joaquim, Alberto, Faustina, António, Requinta… Tous, le dos courbé sur la glèbe, du lever au coucher du soleil et du premier jour au dernier soir de leur vie. « Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha… » apparaîtraient deux vagues silhouettes à l’horizon, des humiliés parmi d’autres, oubliés comme tant d’autres, mais que les souvenirs impérissables d’un enfant ramèneraient à la vie. Rien qu’eux et nous. Et le silence alentour, alors que des trombes d’eau s’abattraient soudain sur l’Alentejo : « Il commença à pleuvoir sur eux vers la fin de l'après-midi… » ainsi débute l’histoire.

[…]

2012/11/24

Caïn

Après les Raisins de la colère, puis Arc-en-ciel, Nuages d’automne et Pluie d’été, eut lieu dans la bande de Gaza une nouvelle opération militaire, celle-ci poétiquement baptisée Plomb durci par le gouvernement d’Israël. 
Pour mémoire, cet ixième épisode du conflit israélo-palestinien dura trois longues semaines. Il fit 9 morts d’un côté et 1400 de l’autre côté, dont une centaine de femmes et 313 enfants de moins de seize ans. Un bilan macabre auquel il faut encore ajouter près de 6000 blessés, traduction : amputés... brûlés... défigurés… Meurtris à vie.
C’était il y a bientôt quatre ans, du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009, en mondiodiffusion et technicolor sur toutes les chaînes de télévision.

Boucherie… Massacre… Corrida… les mots qui viennent à l’esprit d’un homme de 87 ans, exilé à Lanzarote, au large des côtes africaines. Violence… Crimes... Tuerie… images en boucle sur son écran télé allumé jour et nuit. « Braoum ! » fait l’explosion d’une bombe à l’uranium appauvri en plein centre-ville. « Comme vous le voyez, l’armée israélienne a resserré son étau sur la ville de Gaza… » explique la voix-off du commentateur, cependant que la caméra s’attarde sur les ruines d’un pâté d’immeubles. « … l’aviation, quant à elle, poursuit ses bombardements…. » gros plan sur l’agonie d’une victime qu’une ambulance embarque au milieu des cris et des plaintes. INJUSTICE ! ce que voudrait crier le vieil homme à la face du monde si le souffle ne lui manquait pas déjà. « Intéressons-nous maintenant à l’actualité sportive de ce dimanche… » Quelque part sur la terre, un stade plein à craquer applaudit les prouesses d’un athlète courant après un ballon. L’obscénité de trop ! Le vieil homme est fatigué du spectacle des hommes ; si fatigué qu’il y a parfois des moments où l’envie devient immensément grande de s’abandonner au cancer qui lui ronge le sang. Mais non, décidément non ! Il luttera jusqu’au bout, sans jamais rien lâcher, droit et digne jusqu’au seuil de la mort. Et le voilà d’ailleurs qui se relève encore, mu par la seule force de sa colère, tant ses muscles anémiés peinent à le porter. Et le voilà encore qui déploie son corps décharné flottant désormais dans des vêtements bien trop grands pour lui. « L’homme s’efface au profit de son ombre, puis l’ombre deviendra songe… » ce qu’il murmure en se dirigeant à pas lents et glissés vers sa table de travail. Arrivé là, il s’assied, le dos calé contre un coussin, puis il empoigne une nouvelle fois sa plume et commence à noircir du papier.

Neuf mois plus tard, en octobre 2009, tandis qu’un rapport de l’ONU accusait de crimes de guerre l’Etat d’Israël, paraissait à Lisbonne le dernier ouvrage écrit par un vieil homme de 87 ans. Ce livre s’intitulait Caïn et portait la signature, ou plutôt la marque, de José Saramago.


Le cours des évènements a-t-il réellement guidé la main du prix Nobel de littérature 98 ? bien évidemment je l’ignore. Disons qu’il s’agit simplement de mon intime conviction, fondée sur le sentiment de sympathie que m’a toujours inspiré cet auteur atypique et profondément humain, c’est-à-dire ambigu. Ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela. Idéalo-réaliste, ou pessimiste pétri d’espoir, Saramago est un oxymore ambulant en qui se côtoient lucidité et aveuglement. Pas simple, donc. Et pas moins complexe la lecture de Caïn (se faisant parfois passer pour Abel : le mal pour le bien).

En un peu moins de 200 pages, Saramago revisite ici l’Ancien testament à travers les pérégrinations de l’une de ses figures les plus emblématiques. Promenant son personnage au gré de sa fantaisie (massacre de Jéricho, souffrances de Job, destructions de Sodome, de Gomorrhe, de la tour de Babel…), il en profite pour dénoncer, avec humour et facétie, la violence présente dans de nombreux épisodes de la Bible. Enfin, ça c’est ce qu’on dit. Je préfère plutôt y voir l’ultime témoignage d’un écrivain sur le monde d’ici-bas. Je préfère imaginer un Saramago dressant l’inventaire de nos luttes fratricides et réaffirmant cependant sa foi dans l’humanité. Deo culpa :

« [Quelques jours avant le Déluge, s’adressant à deux anges,] Caïn demanda s’ils pensaient réellement qu’une fois exterminée cette humanité-ci, celle qui lui succéderait n’en viendrait pas à retomber dans les mêmes erreurs, les mêmes tentations, les mêmes égarements et les mêmes crimes, et ils répondirent :
Nous sommes seulement des anges, nous connaissons mal cette énigme que vous appelez nature humaine, mais pour répondre avec franchise, nous ne voyons pas très bien comment la deuxième expérience pourrait s’avérer satisfaisante alors que la première s’est achevée dans cet étalage de misères que nous avons sous les yeux, bref, à notre sincère avis d’anges et compte-tenu des preuves recueillies, les êtres humains ne méritent pas la vie.
Vraiment, vous trouvez que les êtres humains ne méritent pas la vie, demanda caïn, bouleversé.
Ce n’est pas ce que nous avons dit, ce que nous avons dit et que nous répétons, c’est que les êtres humains, vu la façon dont ils se sont comportés tout au long des temps connus, ne méritent pas la vie avec tout ce que, malgré ses côtés noirs, lesquels sont nombreux, elle a de beau, de grand, de merveilleux, répondit un des anges. […]
Que je sache, nous ne nous sommes jamais demandé si nous méritions ou non la vie, dit caïn.
Si vous aviez pensé à vous le demander, vous ne seriez peut-être pas sur le point de disparaître de la face de la terre.
Inutile de pleurer, on ne perdra pas grand-chose, répondit caïn, donnant libre cours à un pessimisme noir, apparu et conforté lors de voyages successifs dans les horreurs du passé et du futur. Si les enfants morts brûlés à Sodome n’étaient pas nés, ils n’auraient pas eu à pousser ces cris que j’ai entendus quand le feu et le soufre pleuvaient du ciel sur leurs têtes innocentes.
Leurs parents furent coupables, dit un des anges.
Ce n’était pas une raison pour punir leurs enfants.
L’erreur est de croire que la culpabilité sera comprise de la même façon par dieu et par les hommes, dit un des anges.
Dans le cas de Sodome, quelqu’un fut coupable, et ce fut dieu. »

Le livre est presque fini. L’histoire de Caïn et le combat de Saramago ne feront bientôt plus qu’un. L’homme est âgé, gravement malade, se sait condamné et proche de la fin. Encore quelques pages… quelques lignes… quelques mots… et cet ultime dialogue entre Saramago et Dieu, qui m’a personnellement bouleversé :

Caïn dit : Maintenant tu peux me tuer.
Dieu : Je ne peux pas. Dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront dévorer ta chair.
Caïn : Oui, après que toi tu m’auras d’abord dévoré l’esprit.
La réponse de dieu ne fut pas entendue, la réplique de caïn se perdit aussi. Le plus logique c’est qu’ils aient argumenté l’un contre l’autre encore souvent. Tout ce que l’on sait de science certaine, c’est qu’ils ont continué à discuter et qu’ils discutent toujours. L’histoire est terminée. Il n’y aura rien d’autre à raconter.

Et tout s’arrête là.

2012/11/18

Cannelloni, Macaroni, Pennacchioni, Tortellini…

Contrairement aux apparences, le Pennacchioni n’est pas une variété de pâtes à la semoule de blé dur, mais un dérivé de l’italien Pennacchio, signifiant panache. Furent donc surnommés Pennacchioni tous les Transalpins portant des plumes à leur galure ou, ce qui revient au même, ayant allure d’épouvantail. Voyez pas ? Une fiche du commissariat de la rue Ramponneau précise encore ceci :

             Prénom : Daniel
             Adresse : Belleville
             Profession : écrivain


Relu avec délectation La Petite Marchande de Prose, le troisième roman de la saga Malaussène. Me souvenais plus à quel point l’écriture de Pennac(chioni, de son vrai nom) était tout à la fois drôle, tendre, sensible, inventive et intelligente.
Si toute l’intrigue de cet épisode, forcément rocambolesque, s’articule autour du monde du livre, je crois cependant qu’on aurait tort de n’y voir qu’un feu d’artifice tiré à la gloire du roman, ainsi que le stipule un peu trop benoîtement la quatrième de couv’. L’histoire étant souvent double, celle de La Petite Marchande de Prose permet effectivement à Pennac d’évoquer et de partager son amour des livres et sa passion des mots, mais aussi de dénoncer, en creux, un univers dont il connaît l’envers du décor et ses coulisses à la Dallas : manuscrits volés, supercherie littéraire, combines éditoriales et plumitifs narcissiques. Voici donc quelques passages plutôt bien épicés.
D’abord, le portrait d’un écrivaillon tombant en pleurs dans les bras de Benjamin Malaussène, l’un des employés des Editions du Talion :
- On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
- Pour la sixième fois.
- Le même ?
De nouveau oui de la tête, qu’il décolle enfin de mon épaule. Puis, un hochement très lent :
- Je l’ai tellement retravaillé, si vous saviez, je le connais par cœur.
- Comment vous appelez-vous ?
Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo [la patronne] commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre ‘’Pitié ! hoqueta-t-il à reculons’’, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? »
Après l’écrivaillon, voici l’écrivain de renom :
[…] Les couloirs des Editions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois-quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise […]
Bien évidemment, fruit de l’imagination et pures coïncidences sont les ressemblances du dénommé J.L.B. avec l’auteur à succès Paul-Loup Sulitzer : 
« J.L.B. [le personnage parle de lui à 3ème personne] est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. […] Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. […] Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! […] Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque »
Cette très belle digression sur le parcours de la reine Zabo, devenue patronne des Editions du Talion : 
La reine Zabo est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier […] Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. Elle ne se trompait jamais. Elle les classait à l’odeur, tous, papiers chiffons, toile, jute, fibre de coton, chanvre de Manille… […] Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru. […] Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution. […]
La scène qui suit se déroule une nuit durant laquelle le père de la petite Zabo baguenaudait dans le Faubourg Saint-Honoré. Après avoir assommé les deux arsouilles qui rouaient de coups un bourgeois en goguette, Papa Zabo aida ce dernier à se relever et, tandis qu’il le nettoyait, l’autre bégaya :
- Mon Loti, mon Loti...
Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
- Mon Loti…
Il pleurait d’une autre douleur :
- Une édition originale, monsieur…[…] Un japon impérial…[…] Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez …
[…] Quand le Chauve [Papa Zabo] raconta l’aventure à sa fille, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
- C’était un bibliophile.
- Un bibliophile ? demanda le Chauve.
- Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
Le Chauve flottait.
- Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Zabo.
- Même s’il n’y rien d‘écrit dessus ?
- Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent.
Et cette dernière citation, formule saisissante de la reine Zabo :
- Je ne décourage plus aucune vocation ; si on avait donné le prix de Rome à Hitler, il n’aurait jamais fait de politique…


2012/11/16

Quelques liens sur Henri Guillemin

D’abord, pour qui n’a pas, au regard de sa propre histoire, les yeux qu’avaient Chimène pour Rodrigue, une belle série de conférences diffusées sur la Radio Télévision Suisse durant les années 60 et 70. Différents sujets y sont traités, tant historiques que littéraires (Pétain, Tolstoï, la Commune, Rousseau, Dreyfus, etc.). L’occasion d’apprécier ce narrateur hors-pair qu’était Henri Guillemin, et de le voir en image autant qu’en action, le mot n’est pas trop fort. C’est ici :


Ensuite, un lien sur lequel se trouvent regroupés, au format mp3, la quasi totalité de ce que l’on peut glaner sur le web (Robespierre, Jaurès, Danton, Voltaire, etc.). La qualité audio n’est pas toujours au rendez-vous, mais l’ensemble reste malgré tout parfaitement audible. C’est ici :


Et, enfin, pour tout ce qui concerne le papier, deux pistes : les bonnes librairies d’occasion (disons, au hasard, l’Entropie, 198 boulevard Voltaire) et la petite maison d’éditions Utovie, qui, tel Hercule rapportant les pommes d’or du jardin des Hespérides, eh oui ! réédite progressivement toute l’œuvre d’Henri Guillemin. C’est ici :


Henri Guillemin, ou l’art et la manière de tailler un costard.

Dans ce livre, consacré à la Commune de Paris, sont habillés pour l’hiver : le professeur Renan, Edmond de Goncourt, Albert Sorel, madame Sand, messieurs Thiers,  Favre et Grévy, ainsi que les généraux Trochu, Bazaine et consorts. L’historien polémiste Henri Guillemin ne faisait pas dans la dentelle, c’est connu. Certains le déploraient, d’autres l’en félicitaient, lui ne s’en est jamais caché :

« Pamphlet est le nom que porte l’Histoire dès qu’elle s’écarte des bienséances et des mensonges reçus »

Son œuvre, sa grande œuvre de démystification de l’historiographie officielle, celle qu’on enseigne aux écoles, ne lui a certes pas valu que des amis, y compris parmi ses pairs. Que lui reprochaient-ils ? De tronquer les citations, de les bricoler de telle sorte qu’elles finissaient invariablement par dire ce qu’il voulait leur faire dire. A voir ! Voici, par exemple, ce qu’écrivait Edmond de Goncourt dans son journal du 19 au 21 mars 1871 :

« La République est une belle chimère de cervelles grandement pensantes, généreuses, désintéressées ; elle n'est pas praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace française. Chez elle : Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire qu’asservissement ou mort des classes supérieures. […]
Le quai et les grandes rues qui mènent à l'Hôtel de Ville, sont fermés par des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris de dégoût, en voyant leurs faces stupides et abjectes, où le triomphe et l'ivresse mettent une crapulerie rayonnante. […]
Les cohortes de Belleville, en face de Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d'un étonnement un peu narquois, qui semble les gêner et leur faire regarder, de leurs yeux vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares. »

Et voici le même passage, mais sous la plume d’Henri Guillemin :

Edmond de Goncourt vomit de dégoût devant ces gueux des faubourgs qui se permettent à présent de « fouler notre [sic] boulevard », et qui ne craignent pas de déambuler jusqu’ «en face de Tortoni [le café chic] » ; ils y passent, il est vrai, « au milieu d’un étonnement un peu narquois qui semble [tout de même !] les gêner et leur faire regarder le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares » ; l’artiste contemple, écœuré, ces « faces stupides et abjectes », cette « crapulerie rayonnante ». La situation est atroce ; c’est Paris « sous la coupe de la populace ».

Représentatif de la méthode Guillemin, cet exemple, un peu long (j’en conviens), a tout du moins le mérite de laisser à chacun le soin de se faire sa propre opinion. Et surtout de trancher la question principielle : la pensée d’Edmond de Goncourt est-elle déformée, travestie, ignominieusement trahie par Henri Guillemin ? Ou bien, ce dernier, qui a lu l’intégralité du journal, a-t-il su en tirer la quintessence et la substantifique moelle ?

Ce n’est pas tout ! Ses détracteurs lui reprochaient également de se poser en justicier des causes perdues, d’avoir des partis-pris et donc de manquer cruellement d’objectivité (ouh, le vilain !). Quoi d’autre ? D’avoir un sens critique un peu trop aiguisé, une vision du monde par trop manichéenne et des arrières-pensées politiques et sociales à peine déguisées. Une sorte de procureur Jacobin, quoi ! Sauf que, par simple effet miroir, on voit que les chefs d’accusation ne manquaient pas non plus dans la bouche des plaignants, dépositaires de la Vérité, de la seule et réelle vérité vraiment vraie, je veux dire : la leur.
Or donc, quel était l’impardonnable forfait d’Henri Guillemin ? Tout simplement, celui d’aller et de penser à contre-courant de la vulgate officielle et, ce faisant, d’écorner sérieusement le Roman National, cette belle et bonne chose chargée de véhiculer la doxa dans l’inconscient collectif. Notre Roman, donc, dans lequel sont déjà clairement définis (et sans manichéisme aucun, cela va de soi) qui sont les bons et les méchants, où se trouvent le bien et le mal, et quels sont les grands hommes, les grandes dates et les grands évènements de notre histoire. Mais rien que de très consensuel, rassurez-vous, rien d’autre qu’une succession de quasi-évidences faisant quasi-unanimité, ou du moins travaillant pour, puisque c’est là leur but. Pour le reste, les sujets qui fâchent ou inclinent à briser la concorde, pas de vagues, non ! surtout pas de vagues. Au contraire : profusion de nuances, doux euphémismes et gracieuses litotes. C’est là le b.a.-ba des universitaires de bon-aloi, la panoplie complète des loyaux serviteurs de l’Etat, autant dire le barda d’un Poilu. Bref, ainsi pourvu, les historiens du vraiment vrai peuvent voyager à leur aise à travers les âges et les siècles sans jamais déroger au sacro-saint principe de l’objectivité, et sans jamais non plus, mais ne le répétez pas, prendre le moindre risque, vu qu’ils sont neutres, absolument neutres. Français de cœur, certes, mais Suisses dans l’âme, ils se flattent d’abord de leur impartialité (hep ! ne pas prendre parti est aussi un acte politique), puis s’occupent ensuite, ainsi auréolés, de mettre au panier les papiers gras d’Henri Guillemin - ce monsieur sans-gêne-, au prétexte qu’ils les trouvent barbouillés d’erreurs, de mensonges et d’approximations, hum, disons plutôt d’impertinences et d’irrévérences. Halte là, Guillemin, halte ! Passe encore ton style, si peu académique soit-il, ou ta patte, reconnaissable entre mille, le hic, vois-tu, c’est le substrat même de tes livres, la chaleur qui s’en dégage – comme d’un tas de fumier -, les nausées qu’ils font monter aux lèvres des gueux, les colères qu’ils attisent et les révoltes de rues qu’ils paraissent appeler de leurs vœux. Silence, Guillemin ! L’Histoire de France se doit d’être tiède, insipide et aussi plate que possible, tout comme nous, quoi. Elle ne vise pas à éveiller les consciences, quelle idée ! mais à les apaiser, mais à les consoler et, bercés par le ronron de l’air conditionné, à les réconcilier les unes les autres au sein du giron national, comprends-tu ?
Autant parler à un sourd ! Henri Guillemin n’en a toujours fait qu’à sa tête, qu’il avait dure comme bois. C’était un homme de convictions, de valeurs et de principes. Pour lui, le rôle de l’historien ne pouvait, en aucun cas, consister à maintenir et perpétuer l’ordre établi. A chacun son métier : aux gardiens du Temple, la préservation de la cohésion sociale ; aux bons soins d’Henri Guillemin la dissipation des confusions mentales et des saines ignorances. Dans la Bible déjà, interdiction était faite, par le Maître à ses créatures, de goûter au fruit de la connaissance. Par la suite, les Bénédictins gardèrent longtemps au secret les œuvres jugées trop impies. Plus tard, sous l’Ancien Régime, les censeurs royaux veillèrent à ce que les écrits publiés respectassent le pouvoir, la morale et la religion. Et enfin, beaucoup plus récemment, sous le régime gaullien, une partie de l’argent public ne servit-il pas aussi à financer le contrôle des informations ? Bien évidemment, personne n’a jamais condamné Guillemin ni à boire la ciguë, ni à croupir au fond d’une geôle, c’est chose entendue. Il ne s’agit pas non plus d’en faire un martyr des années 60 et suivantes, mais il n’empêche, être ouvertement qualifié de « fouilleur de poubelles » par le président Pompidou valait, en ce temps-là, condamnation, tout comme être banni des ondes de l’ancienne O.R.T.F valait punition. Sa faute ? Terrible ! Effroyable ! Insupportable ! Mais quoi, quoi ? S’attaquer en voyou à la plus glorieuse de nos figures nationales ! Qui donc ? L’illustrissime et légendaire empereur Napoléon Bonaparte ! Bah, disait Guillemin, Napoléon ? un petit fauve intelligent, mais sans grandeur : ce n’était que l’exécutant des banquiers, un instrument au service de leurs profits. Ils l’ont fait, puis ils l’ont défait, au gré de leurs nécessités… Ecoutons-le plutôt :



L’affaire est-elle classée ? Pas tout à fait, non. En soixante années d’activités, et presque autant de livres publiés, Henri Guillemin, parricide multirécidiviste, n’a jamais cessé de fouiller, non pas les poubelles, mais les entrailles de l’Histoire. Est-ce sa faute si, parfois, il s’en échappe d’écœurants fumets, comme ce credo voltairien qu’il aimait tant citer :

« Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne »

La vérité même ! Sauf qu’on imagine mal un professeur des écoles l’enseigner à ses élèves. Et on ne leur dira pas non plus qu’en 1870 et 1940 les pouvoirs politico-financiers ont délibérément choisi la défaite militaire. Non pas par faiblesse ou lâcheté devant les forces adverses, mais par fidélité au seul principe qui les a toujours guidé : Nos intérêts d’abord ! Le peuple ? voilà leur véritable ennemi, celui qu’ils trompent, lorsque sa faim de justice et d’égalité se fait trop pressante, celui qu’ils fouettent au sang, lorsque ses revendications se font excessivement menaçantes, et celui, enfin, qu’ils massacrèrent sans pitié, en 1871, sur la colline de la butte Montmartre. Un peu simpliste ? Peut-être bien, oui, mais tout Henri Guillemin est là, dans cette plaie toujours vive.

2012/11/11

Coquilles et coquillettes


A la fin de son Dictionnaire de l’Argot des Typographes (publié en 1883), Eugène Boutmy, polygraphe et correcteur d'imprimerie de son état, propose un assez long recueil de "coquilles" récoltées de-ci de-là durant sa carrière. Voici donc un petit florilège du meilleur de ces incongruités :

L’histoire ne dit pas si l’ecclésiaste suivit son bréviaire à la lettre quand vint le jour de la messe : « Ici le prêtre ôte sa culotte »

Ni ce que pensèrent les paroissiens en lisant ceci dans leur missel : «  L'âne contemplant son Créateur »

Ou encore cette prière insérée dans leur catéchisme : « Pardonnez-moi, ô mon Dieu, de vous avoir enfoncé »

Le Moniteur Universel, quant à lui, retranscrivit ainsi un discours de François Guizot, ministre de l’instruction publique : « Je suis à bout de mes farces »

A la rubrique vie mondaine, une gazette du 18ème siècle apprit à ses lecteurs que : « Le roi Louis XV est depuis huit jours au château de Fontainebleau ; hier, il s'est pendu dans la forêt »

Le Monde aussi, un jour, se mélangea les pinceaux : «  L'amour du sucre rétrécit l'âme et racornit le cœur »

Un journal des tribunaux, au terme d’un procès, épilogua de la sorte : « Les juges, trouvant la faute légère, n'ont condamné le pauvre diable qu'à huit jours d'empoisonnement »

Mieux, dans un livre savant sur la préhistoire : « L'homme des casernes avait pour armes des branches arrachées aux arbres et des haches de silex »

Une maxime à méditer, tirée d’un livre d’Alphonse Karr : « La vertu doit avoir des cornes »

Une définition trouvée dans un dico : « AMPHITHÉATRE, S. m. Enceinte circulaire garnie de gredins »

Une publicité pour la fabrique d’encre d’un célèbre industriel : « Ces excellents produits sortent des urines de M. Lorilleux »

Une autre affiche publicitaire, imprimée celle-ci à plus d’un million d'exemplaires : « Pommade contre la chute des chevaux »

Et, enfin, cette petite annonce : « Belle femme à vendre ou à louer, très productive si on la cultive bien »

Copyright (C) 1997 Association de Bibliophiles Universels : http://abu.cnam.fr

2012/11/10

Mikhaïl Cholokhov : Ils ont combattu pour la patrie


Ils ont combattu pour la patrie est un roman de guerre dont l’histoire se déroule durant le mois de juillet 1942, lors de la retraite de l’Armée Rouge, aux abords de Stalingrad. L’histoire d’une débâcle, donc. Mais avec un tel avant-goût de victoire, et un tel parfum d’héroïsme, que l’Etat soviétique autorisa, dès 1943, la publication des premiers fragments du roman.

L’auteur, Mikhaïl Cholokhov (1905-1984, prix Nobel de littérature en 1965), était membre du Parti Communiste, du Comité central, de l’Académie des sciences et du Soviet suprême. Dévoué corps et âme au Régime, il fut aussi correspondant de guerre pour la Pravda à l‘époque des faits. Enrôlé dans la presse et la propagande, comme bon nombre d’écrivains de l’ex-Union Soviétique, il mit dès lors la main à la pâte et la plume au fusil, consacra tout à la fois son énergie et son talent lyrique à servir la cause du pays - le matérialisme historique - et nourrit probablement en son cœur le sentiment de combattre, lui aussi, pour la Patrie de la faucille et du marteau. 
Les principaux personnages de son roman appartiennent tous à un bataillon d’artillerie anti-char chargé d’arrêter l’avancée des Panzer et d’abattre au passage les nuées de Messerschmitt ou de Junkers survolant la steppe, autrement dit : chargé de vaincre quasiment à mains nues la prodigieuse industrie teutonique. La tâche peut paraître ardue, certes, mais est-elle pour autant impossible, irréalisable ? Niet ! Mis sur le reculoir et rudement secoué par les nazis, le bataillon fait corps, les hommes luttent pied à pied, ne cédant qu’à regret le moindre pouce de terrain, et développent dans l’épreuve un tel sens de la camaraderie qu’on les pressent déjà vainqueurs aux pires moments de la déroute.
Devinette : ce livre étant destiné à l’édification des masses, comment l’auteur favorise-t-il l’identification du lecteur à ses protagonistes ?
Réponse : avec un art consommé de la manipulation.
Tous les personnages du roman, simples troupiers mais valeureux combattants, ont quitté leur usine, leur mine ou leur kolkhoze, sans éprouver, semble-t-il, la moindre hésitation. Ce sont de braves bougres, haut en couleur et fort en gueule. Ils sont peu instruits mais non dépourvus d’intelligence. Souvent roublards mais jamais malhonnêtes, râleurs mais disciplinés, ils trouvent toujours au plus profond d’eux-mêmes un sursaut de vigueur même dans l'extrême fatigue. Ce sont des hommes comme vous et moi, de simples lampistes que Mikhaïl Cholokhov transforme en héros par la seule magie de son verbe. Et qu’importe alors que son miroir les déforme, si son reflet les valorise.
En outre, tout en faisant mine de donner la parole aux sans-grade, Cholokhov inculque en réalité à ses lecteurs la bonne manière de penser et de se comporter. Deux exemples, parmi les plus frappants : 

1) Il suffit que l’un des personnages émette une vague et lapidaire critique à l’égard des Généraux, pour qu’aussitôt, par la bouche d’un autre personnage, la défense prenne la parole et que les arguments tombent comme le marteau sur l’enclume.

2) Il suffit qu’un soldat fasse part à ses camarades de son désir de retourner quelques jours à l’arrière pour revoir sa femme et ses gosses, pour qu’on lui tombe dessus à langues raccourcies, et qu’on l’agonise d’une telle quantité d’injures qu’il ne met guère longtemps à comprendre ses torts et à demander pardon.

Et on notera d’ailleurs ici à quel point l’habileté de l’auteur confine au génie : à partir du moment où la troupe fait la police en son sein, Cholokhov n’a pas à encombrer son roman de la présence pour le moins gênante d’un commissaire politique.
Une autre altération de la réalité, et pas la moindre, concerne la représentation que l’on peut se faire de la guerre une fois achevée la lecture de ce roman. Présentée à travers une succession de scènes où le cocasse finit toujours par triompher du tragique, l’impression générale est celle d’une partie de rigolade entre bons copains. C’est tantôt Lissitchenko, le cuistot, qui abandonne les fourneaux de sa roulante pour aller au front : 

« Je vais vous donner un petit coup de main pendant le combat, le temps de faire quelques cartons… »

Tantôt Nicolas Streltsov qui, les tympans perforés, s’échappe de l’hosto pour retourner au feu :

« Un sourd, ça peut encore se battre, n’est-ce pas ? »

Ou encore Ivan Zviaghintsvev qui, le corps criblé d’acier, morigène le chirurgien qui l’opère :

« Pourquoi, camarade docteur, vous me retournez le dedans comme si c’était le fond de votre poche ? […] Je ne veux pas rester ici ! Qu’on me colle n’importe où, mais que ça soit point ici ! Au front ? Entendu, j’y repars ! »

Et, enfin, le capitaine Soumskov qui, le bras déchiqueté par un obus, poursuit en rampant sur le ventre une bande de fuyards allemands détalant à toute jambe, et trouve encore la force de crier à ses hommes :

« En avant, mes petits gars ! En avant, mes braves ! Faites-le leur payer ! »

Bourrage de crâne ! c’est ainsi que les Poilus qualifiaient ce genre de prose durant la première guerre mondiale. Ils se défiaient des journaux, où elle s’étalait sur des colonnes entières, et méprisaient les romans où elle se déployait sans vergogne. Mais qui peut dire aujourd’hui comment les soldats russes ont perçu le livre de Mikhaïl Cholokhov ? Qui ? Dans sa courte préface, Jean Cathala évoque Le Feu, journal d’une escouade, d’Henri Barbusse. Mais alors autant comparer le jour et la nuit, car il y a mille fois plus d’antinomies que d’analogies entre Le Feu et Ils ont combattu pour la patrie, à commencer par le simple fait que l’un est bouleversant et l’autre réjouissant. Quitte à comparer l’incomparable, j’aurais, pour ma part, choisi le très controversé Gaspard, de René Benjamin, sorti en 1915 et goncourisé dans la foulée. Dans l’un comme dans l’autre de ces deux livres, c’est en effet la même veine comique qui coule, gicle et jaillit au fil des pages, ce qui rend d’ailleurs la lecture de Cholokhov extrêmement plaisante, malgré tout le mal qui en a été dit. 
Et voilà donc, pour finir, quelques extraits de dialogues que n'auraient pas reniés un Michel Audiard au meilleur de sa forme :

- Je te conseille seulement… 
- Evite les émotions ! C’est très dangereux pour les tempéraments squelettiques !
*
- Comme cuistot, tiens, tu es un jean-foutre ! Jamais une idée, pas plus d’imagination que sur le dos de ma main, autant de cervelle qu’une gamelle vide !
- Sors-toi de là, je t’ai assez vu !
- Trois semaines qu’on ne bouffe que du millet à l’eau. En fait de cuistot, toi ou un gnaf c’est tout comme !
- Monsieur voudrait peut-être une entrecôte ? Ou du filet de porc ?
- Du filet de porc, on s’en taillerait un fameux dans tes jambons : c’est de la drôlement belle viande. Tu as plus de graisse qu’un colonel d’intendance.
*
- Avec ce que tu bavasses en une journée, il faudrait une semaine pour en comprendre le quart.
*
- Si c’est une maladie du cerveau, tu ne risques rien : elle manque de terrain pour se développer, ta maladie.
*
- Je ne me rappelle même plus comment ma femme sentait sous les bras.
*
- Je n’ai pas la jambe sensible aux politesses, vu qu’elle est en bois.